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26/04/2010

Spécial été : maigrir

 

Ce qui m'énerve le plus chez les gonzesses, c'est leur obsession de perdre du poids. Tu veux être désagréable avec une femme, tu lui dis juste qu'elle a grossi. Ça suffit pour qu'elle te déteste.

 

Alors bien sûr, avec mon mètre soixante (soixante-et-un, exactement) et mes cinquante kilos, je peux faire la maline. Les régimes et les regards anxieux dans toute vitre capable de réfléchir ma silhouette, je connais pas. D'ailleurs tout le monde vous le dira : je ne suis pas "féminine". C'est à dire que je ne me maquille jamais, je ne porte pas de bijoux, je dépense dix euros par an en petites culottes vendues par trois au Super U du coin, je mange plein de chocolat et je n'achète jamais de yaourts qui font maigrir.

 

Avant de tomber malade, je pesais cinquante-cinq kilos (et je mesurais un centimètre de plus). J'ai perdu un kilo par cure de chimio. Et depuis, je reprends tranquillement un kilo par mois. Je recommence à remplir mes jeans. À l'issue des traitements, je frisais les quarante-sept kilos. Quarante-huit, je ne sais plus très bien. Deux ou trois kilos de plus que quand j'avais quinze ans. Mais quand j'avais quinze ans c'était joli : les demi-mandarines miniatures qui me servent de nichons tenaient en l'air sans effort, le cul pareil, la peau était fraîche et tendue et lisse. Trente ans plus tard, quand tu fais le poids d'un moineau, tu ressembles surtout à une poule mal plumée. La peau garde le souvenir de la graisse disparue (même quand tu es maigre tu as de la graisse là, là et là). Les demi-mandarines sont affaissées et te tombent sur le ventre. Le cul pendouille au bas d'une chute de reins qui n'a plus rien du tout de glamour. La taille ? Tu pèses une plume mais tu n'as pas de taille pour autant. Ça c'est parce que t'as pas de hanches. Tu es un tas d'os caché dans des fringues trop grandes, et là tu regrettes quand même les quelques kilos qui au moins donnaient l'illusion de formes là, là et là. Tu regardes tout ça dans la glace de la salle de bains et tu te dis que tu n'es qu'un squelette habillé d'une vieille peau que les chimios ont asséchée, rendue grise et terne. Rien à voir avec la légèreté lumineuse de tes quinze ans. Tu es malade et ça se voit.

 

Déjà, l'année dernière, quand je voyais les pubs à la télé pour les gâteaux qui ne rendent pas coupable et les céréales qui t'empêchent de manger, je ricanais. Et j'interpellais la télé :

 

- T'as qu'à faire une chimio, saucisse, tu verras si tu maigris pas !

 

Ça me faisait beaucoup rire mais ça n'amusait que moi. L'homme et le fiston trouvaient que mon humour était de très mauvais goût. C'est ainsi que j'apprenais qu'ils avaient peur.

 

Cette année, c'est fiston qui engueule les filles longilignes qui n'osent pas manger leurs fameuses céréales ou sont saisies d'angoisse en sortant de l'armoire la jolie petite robe pour mettre par-dessus le maillot. C'est lui qui leur dit qu'un bon cancer, y'a rien de tel pour rentrer dans tes nippes, pouffiasse. Le fiston n'a plus peur. Ou alors il s'est habitué.

 

Et c'est là que je me rends compte que le correcteur orthographique de mon éditeur de texte ne connaît pas le mot "pouffiasse".

 

Tout ça pour dire que si même moi, qui ne suis pas "féminine", je te dis que le cancer rend moche, c'est que vraiment.

 

Alors, c'est quoi ne pas être moche ? Eh bien je vais te le dire, cramponne-toi, c'est du lourd. Ne pas être moche c'est être ridée, tiens. C'est être un peu rembourrée, même, si tu veux. C'est avoir les demi-mandarines qui ne s'écroulent pas, c'est ne pas avoir une peau de vieux lézard qui s'écaille. Ne pas être moche, c'est ne pas avoir un corps qui porte les signes de la maladie. C'est pouvoir marcher en se tenant droit.

 

Ne pas être moche, c'est être en bonne santé. C'est avoir la peau adaptée juste pile à la taille de tes bourrelets, avec la bonne couleur d'une peau pas malade. C'est ne pas être toute pourrie de l'intérieur.

 

Et quand je vois les gamines de  seize ans boudinées dans des tee-shirts moulants qui accusent le pneu au-dessus de la ceinture serrée du pantalon, l'autre double pneu de part et d'autre de la sangle d'un soutif bien rempli, quand je considère ces filles grassouillettes qui ont les cuisses qui se frottent à chaque pas, je les trouve mignonnes et tellement jolies. Quand tu penses qu'elles ne veulent qu'un truc, les pauvresses, c'est maigrir, ça te tord les tripes. Et puis toi tu mets les tee-shirts de l'homme, ceux qui sont très très larges, pour cacher tes omoplates.

 

Mais c'est vrai que je suis sapée comme un sac. Jusqu'à présent, je m'en fichais éperdument. Sauf qu'aujourd'hui, va savoir pourquoi, j'ai voulu acheter des fringues de meuf. Des jolies choses toutes fraîches et bien jolies, des trucs qu'on met l'été, des trucs de fille, quoi. Alors je suis allée à Albasud et j'ai sorti la carte bleue. J'ai acheté des machins tout mignons, j'ai bien regardé sur les étiquettes si elles mentionnaient exactement "38-40". 38 pour tout de suite, 40 pour quand j'aurai récupéré les kilos qui me manquent encore là, là et là.

 

T'imagines pas, lecteur, c'est la première fois de ma vie que j'achète des trucs de fille. Je me sentais mal, dans les rayons, un peu comme dans un pays étranger, tu vois.

 

Et dans la galerie marchande, alors que je repartais vers le parking, j'ai été harponnée par une dame toute souriante assise derrière une petite table :

 

- Madame madame ! Bonjour ! Vous voulez maigrir !

 

Elle ne me posait pas une question, je te jure. Elle affirmait. J'étais Madame-vous-voulez-maigrir. La dame tout sourire ne s'attendait sûrement pas à ma réponse qui a fusé, définitive :

 

- Non.

 

Et après je suis sortie en éclatant de rire. Mais quelle conne, celle-là ! Elle a des bras on dirait mes cuisses !

 

Le lien du jour, lecteur, regarde comme je t'ai gâté : je te renvoie chez Giraudeau pour lire La perte de poids : l'ennemie du malade. Parce que le jour où c'est toi qui auras un cancer à ton tour, tu vas voir : tout le monde autour de toi ne s'occupera plus que de te faire bouffer à tout prix.

 

mannequin.jpg

Et ne t'étonne pas si je te mets une bombe atomique dans la photo du jour. Regarde-la bien. Mignonne, hein ? Et pourtant, elle est comme moi : juste un tas d'organes avec de la peau autour. Si ça se trouve elle aussi, elle est toute pourrie de l'intérieur. Mais ça, n'y pense pas, va.

 

 
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