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21/04/2010

Omerta (ou pas)

 

À part mon père, qui est mort à l'hôpital en décembre 1990, je n'ai jamais connu personne qui avait été atteint d'un cancer. Il y a bien eu ma grand-mère, qui a eu un cancer du sein alors qu'elle était déjà très vieille. Mais chez les vieux, c'est pas pareil. C'est l'âge. Ma grand-mère a été opérée et elle a vécu encore pendant plusieurs années avant de passer à 90 ans. Et puis il y a eu sa sœur, aussi, Tata Raymonde, qui a eu un cancer, mais moi j'étais petite. J'étais tombée en patins à roulettes sur le parking derrière le pavillon de ma grand-mère, j'avais super mal au pied, le facteur a sonné et ma grand-mère a dit : "Un télégramme, tu vas voir que c'est ma sœur qu'est morte". Bingo. Elle a beaucoup pleuré et moi j'étais reléguée à l'arrière-plan avec mon pied qui me faisait mal, et déjà je savais qu'il valait mieux que j'évite de la ramener.

 

Mais j'ai boîté pendant des années.

 

Sinon j'ai jamais connu de cancéreux. Je savais quand même que c'était une longue et douloureuse maladie. Je savais quand même qu'on en mourait, et pour cause. Je savais que quand on me disait "Machin il a le cancer", il fallait prendre l'air tout triste et dire dans un souffle "Oh merde alors".

 

Et puis je savais aussi que les cas de guérison totale étaient de plus en plus nombreux, grâce aux écrans de pub à la télé qui nous demandaient de donner, comme quoi ça servait à quelque chose puisque "La recherche avance". Alors si maintenant on guérit c'est une maladie comme une autre, fume tout ce que tu veux ma cocotte, tu seras juste malade.

 

Quand mon collègue qui était encore mon chef m'a dit que sa femme avait un cancer, j'ai pris la mine de circonstance et j'ai dit ce qu'on attendait de moi : "Oh merde alors".

 

Et quand on m'a dit à moi que c'était mon tour, quand le toubib m'a dit que surtout fallait pas que fasse comme si tout roulait, que j'allais passer par un syndrôme dépressif, que j'étais pas seule, qu'il y avait des gens dont le métier était de m'aider, tout ça, il m'a sérieusement cassé les pieds. Je savais déjà tout ce qu'il me racontait, ça va je suis pas idiote, je regarde la télé, je sais, JE SAIS.

 

Maintenant, tu vois, heureusement qu'au début on croit savoir mais qu'on ne sait pas. Quand le cancer reviendra, maintenant que je sais pour de vrai, je ne réagirai pas de la même manière. Je ne retournerai pas à l'hôpital, je ne referai pas de chimio, je ne supporterai pas tout ça une nouvelle fois. Plutôt crever. Vraiment.

 

Et puis maintenant je sais aussi que des cancéreux, j'en connais plein. Mon voisin, le père Mespoulet, il a la prostate. Mais lui ce fumier il a presque rien senti. On lui a mis des trucs radioactifs, c'est passé sans qu'il sente rien, maintenant il pisse droit et il a même recommencé à faire du vélo la semaine dernière. Dans la rue Cassessole, il y a la mère je sais plus qui, celle qui a un berger allemand qui s'appelle Sam, eh bien elle a été opérée pour une tumeur à l'utérus, je crois. Et puis après plus rien, même pas de rayons, elle a pas loin de 70 ans et elle trottine jusqu'à Canals avec son chien, ça fait six kilomètres aller-retour, elle a même pas eu le temps d'avoir ni peur ni mal ni rien. Et puis Edwige, qui m'a donné mon chat l'année dernière, elle a eu le cancer de l'utérus elle aussi, c'était il y a longtemps, elle a été malade en même temps que mon père mais elle n'est pas morte. Elle a arrêté de fumer, ou presque, maintenant elle se fait un petit cigare de temps en temps. Elle en avait bavé, elle avait passé un mois en chambre stérile, je sais pas comment elle a tenu.

 

- Mais c'était il y a vieux, m'a-t-elle dit. Maintenant ça se soigne vachement mieux, on guérit, après c'est qu'un mauvais souvenir, tu vas voir, allez, t'en fais pas.

 

Et elle rigolait, Edwige, alors que j'avais envie de l'étrangler, j'avais si peur, si peur.

 

Et à côté de la boulangerie il y a une femme que je ne connais pas et qui a un cancer du poumon. C'est la boulangère qui me l'a dit. Une nuit, les pompiers sont venus, on lui faisait les chimios sans Port-a-Cath (je t'en causerai, du Port-a-Cath, plus tard), et les produits lui avaient bouffé les veines et ça allait vraiment mal alors on a appelé les pompiers. "On", c'est son mari, sûrement. Je l'ai vue une fois, qui entrait dans le bistrot où j'ai mes habitudes, je l'ai reconnue tout de suite. Encore plus maigre que moi, fringuée comme une cancéreuse. On a notre uniforme, nous autres. Des vêtement trop larges parce qu'on se dit que c'est pas la peine d'en acheter d'autres. Pas repassés et vieux et élimés, ternis. Un foulard sur la tête, de couleurs vives pour mettre une touche de gaieté et damer le pion à la maladie et pas se laisser abattre. On est des mourants joyeux, on fait ce qu'on nous dit tout le temps, "garder le moral", ou alors on fait semblant, parce que sinon on est trop cruels avec les gens qui nous aiment et qui souffrent eux aussi faut penser à eux, bordel, manquerait plus qu'on fasse la gueule.

 

Je crois que cette femme à côté de la boulangerie est toujours malade, je crois qu'elle ne s'en sortira pas, maigre comme elle était, et ça fait si longtemps que ça dure. Elle est jeune, plus jeune que moi, et quand on en parle dans le village il faut bien dire qu'elle a du courage, surtout. Ne pas dire qu'elle va mourir, ne pas dire ce que pourtant nous savons tous : le cancer, t'en crèves, même si "La recherche avance". Il ne faut pas le dire parce que le cancer, tout le monde sauf moi sait ce que c'est, tout le monde a un parent ou un voisin ou un collègue ou un ami ou quelqu'un qui en est mort. Il ne faut pas le dire parce que le cancer, c'est là, c'est partout, c'est tout le monde mais surtout on n'en parle pas.

 

Silence.

 

On t'en parle quand tu y passes toi aussi, pourquoi toi ? T'es même pas vieille. Alors là on te dit que Mespoulet et la maîtresse du Sam et la voisine du boulanger et Edwige et plein d'autres ils sont là juste à côté de toi, un jour tu les vois et puis un jour tu les vois plus, c'est parce qu'ils ont "des problèmes". Quand tu penses à leur mari, à leur fille, à leur mère, si c'est pas malheureux tout ce qu'ils endurent. Comme s'ils avaient besoin de ça. On te raconte que pour eux c'est vraiment pas juste et on te dit à toi que tu dois "garder le moral" parce que maintenant ça se guérit bien ; y'a qu'à voir Edwige et Mespoulet et la patronne du Sam, regarde comme ils vont bien. Faut pas t'en faire.

 

Mais surtout faut rien dire. Ferme ta gueule et mets un foulard en couleurs sur ta tête et garde espoir.

 

Dans le village, j'ai dit que j'étais malade à deux personnes. Et tout le monde a été au courant. Le cancer, on n'en parle que quand c'est celui des autres.

 

Et pourtant le cancer il y a des gens qui en parlent tout le temps, qui écrivent sur le thème, ça intéresse tout le monde, on veut des détails et on les a. Mais ce n'est pas dans mon village, ce n'est pas dans ma rue, c'est dans les journaux, à la télé, sur le web, partout. Le cancer, il ne faut surtout pas en parler, surtout pas le raconter, surtout pas dire qu'on a mal et qu'on a peur, sauf si on est célèbre.

 

Laurent Fignon, rends-toi compte, un athlète. Il a annoncé son cancer alors que je venais juste de faire connaissance avec le mien. Et puis Johnny. Avant ça, il y avait eu cette anglaise, j'ai oublié son nom, qui a voulu être filmée jusqu'à la fin, on trouvait ça pas très correct, cet exhibitionnisme. Depuis, il y a eu Giesbert qui a écrit un roman autobiographique ; il est passé chez Ardisson. Tu as remarqué sûrement, Ardisson invite toujours des cancéreux qui ont écrit un bouquin. Ou alors des vrais pauvres. Giesbert a eu la prostate, lui aussi, comme le père Mespoulet. Et Bernard Giraudeau a un "cancer chronique". Tous ces gens parlent de leur cancer, fondent des associations, écrivent des livres, passent à la télé, remuent ciel et terre, font tout un patakès parce que figure-toi que le cancer il faut en parler.

 

Alors moi je m'y perds. On en parle ou pas ? On en parle, mais qui ? Quand ? Giesbert et Giraudeau sensibilisent l'opinion et interpellent les pouvoirs publics, et toi tu mets les gens mal à l'aise avec tes salades et t'as pas encore compris qu'il fallait ménager ton entourage. On en parle sur les plateaux de Canal mais pas dans mon village. On en parle dans les médias parce que tout le monde est concerné et ça, tu vois, on le dit pas assez ; mais on se tait parce que ça sert à rien de réveiller de vieilles douleurs et de mauvais souvenirs, et même c'est méchant de faire peur aux gens avec ta gueule de cadavre, tes fringues qui battent au vent et ton foulard pas assez joyeux, il est marron et ni rose ni bleu ciel, t'exagères.

 

On en parle quand on a quelque chose à dire et qu'on a la légitimité pour ça. Je ne suis ni cycliste, ni rock star, ni journaliste (ha, ha, ça c'est le plus drôle, je trouve). Alors je devrais penser un peu moins à moi et un peu plus aux autres, je devrais arrêter de parler tout le temps du cancer. Tu trouves pas ?

 

giraudeau.jpg

Le lien du jour, t'y couperas pas, lecteur : va voir La Maison du cancer de Giraudeau, ça c'est un mec qui a du courage. Surtout qu'il était trop beau mec quand il tournait avec Carole Laure, t'a vu la tête qu'il a maintenant ? C'est vraiment une saloperie le cancer, ça t'esquinte et ça te fout des rides.

 

 

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