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05/04/2010

Bien fait pour toi

Après la peur, terrible et persistante, après la douleur, tenace et anéantissante, c'est le sentiment qui m'a le plus taraudée, et qui persiste encore : la culpabilité.

 

Et pourtant, si la peur est parfaitement concevable, si la douleur est bien réelle, la culpabilité est indubitablement une monumentale connerie. Il y avait le fait que je me sentais coupable, responsable de ce qui m'arrivait, et il y avait ce que je croyais lire dans le regard des autres : "C'est bien fait pour toi". Les deux aussi injustifiés l'un que l'autre, probablement.

 

À bien y réfléchir, d'ailleurs, cette culpabilité apparut la première, dès l'annonce du diagnostic. C'est qu'avec mon paquet de Gauloises sans filtres par jour, hein, que voulais- tu qu'il arrivât ?

 

Voilà : on me l'avait toujours dit que je choperais un cancer si je continuais à fumer. Donc je n'ai eu que ce que je méritais. Pire : en l'espace de quelques semaines, j'avais subi des examens sanguins, on m'avait fait une radio, j'avais déboulé aux urgences trois fois, je m'étais soumise à une échographie, puis à une IRM... Tout cela coûtait cher, horriblement cher, des dizaines de personnes se précipitaient, s'affairaient pour me soulager. Alors que moi je n'avais RIEN fait pour ne pas être malade.

 

C'était de ma faute.

 

Instantanément, j'ai réduit ma consommation de tabac. Cela n'a duré que quelques jours. J'ai essayé de fumer "raisonnablement". Et puis j'ai abandonné. Malade, brisée, tordue de douleur, exténuée, j'ai allumé les cigarettes l'une après l'autre, sans m'en apercevoir vraiment, mais avec à chaque coup de pouce sur la molette du briquet un sentiment de malaise qui très rapidement devint une obsession. Je m'accusais d'avoir provoqué ma maladie et je fumais de plus en plus. J'étais sûre de mourir bientôt et mon cendrier se remplissait à vue d'œil.

 

En fait, oui, je fumais chaque cigarette comme si elle était la dernière. Et je continue encore aujourd'hui.

 

Au début, personne ne m'a parlé de mon tabagisme. Quand j'apprenais aux gens que j'étais atteinte d'un cancer, ils tentaient tous de m'encourager, plus ou moins habilement. Moi j'attendais qu'ils me disent : "Remarque, avec ce que tu fumes !" ; ils ne le dirent jamais, sauf une fois. Je guettais leur regard se posant sur la cigarette que je tenais éternellement entre les doigts, mais jamais leur regard ne se dirigea vers mon mégot. Dans ma tête, en revanche, les reproches que j'attendais d'eux couvraient le son de leur voix embarrassée.

 

Je continuais de fumer, je fumais même plus qu'avant, je haïssais cette cigarette qui m'avait tuée, et j'attendais ardemment qu'enfin quelqu'un me dise : "Tu fumes ! Tu es coupable !"

 

Dès la deuxième cure de chimio, je voulus acheter un ordinateur portable pour tromper l'ennui qui rendait si tristes mes séjours à l'hôpital. Encore vive, encore libre de pratiquement tous mes mouvements, je déambulais avec aisance, je montais et descendais les escaliers comme n'importe qui, et l'inactivité me pesait. Saisie par l'impatience, j'appelais alors l'une de mes connaissances qui travaille dans le domaine informatique.

 

- Allo LP ? Dis-moi, tu peux m'avoir un portable pour un bon prix ? Et puis il faudrait que tu me transfères tout le contenu du G5 dessus, et que tu m'installes une connexion 3G.

- Y'a pas de problème, je te commande un MacBook Pro, tu l'as dans moins d'une semaine.

- Nickel. Prends-moi une souris, aussi, parce que je ne vais pas très bien et je ne fais pas tout ce que je veux avec mes doigts. Commande aussi un clavier. Et un sac pour mettre tout ça.

- Comment ça tu vas pas bien ?

- Bah en fait, là, je t'appelle depuis Claudius-Régaud.

- Tu es là-bas ?

- Ouais. Et j'y retourne toutes les trois semaines, j'y reste quatre jours à chaque fois et j'ai pas Internet, ça m'énerve.

- Ah ouais, d'accord. Ça, c'est le tabac.

 

Gros con.

 

Enfin quelqu'un en parlait, et quoi ? Rien qu'une couche de malheur supplémentaire. Voilà que ce type balançait dans mon téléphone ce qui me hantait au plus haut point. Un moins hypocrite que les autres, et tellement plus cruel. À quoi ça servait de dire ça ? Il croyait que je n'y pensais pas, peut-être ? Lui et moi savions si bien qu'il avait raison. Pourquoi dire ça ?

 

Quand j'ai reçu mon portable, il a passé une après-midi à la maison pour transférer le contenu du disque dur de mon ordinateur de bureau, et je suis allée fumer, plusieurs fois, en cachette.

 

Pendant la troisième cure de chimio, alors que les médicaments commençaient à me rendre vraiment très malade et que je m'obstinais à descendre dans la rue pour griller ma Gauloise, je n'y tins plus. J'allumais mes cigarettes pour les écraser après deux bouffées, écœurée, tremblant de fatigue, le sang martelant dans ma tête. Dès que je fus remontée dans ma chambre, je demandai à rencontrer le psy de l'étage, qui me reçut l'après-midi même.

 

- Alors voilà, je fume toujours, j'arrive pas à arrêter et ça me mine.

- Vous fumez beaucoup ?

- Avant d'être malade j'en étais à un paquet par jour ; maintenant, je jette les cigarettes dès que je les ai allumées, mais je fume quand même.

- Et c'est quoi qui vous gêne ?

- Bah je me dis sans arrêt que c'est de ma faute si j'ai un cancer, ça tourne sans cesse, c'est invivable.

 

Le psy regarde l'écran de son ordinateur, il clique, il molette en opinant du chef.

 

- Et pourquoi vous pensez ça ?

- ...

 

J'essaie de calmer mes neurones et de faire le tri parmi toutes les petites voix qui haussent le ton pour se dominer mutuellement dans mon cerveau affolé.

 

- Mon père est mort d'un cancer. Il fumait beaucoup, plus que moi. Il fumait même en mangeant.

- Il avait quoi, comme cancer ?

- Je sais pas. Je n'avais déjà plus vraiment de liens avec ma famille.

- Moué.

 

Et puis il a haussé les épaules, lâchant la souris de son ordinateur et se calant dans son fauteuil.

 

- C'est pas que je veuille vous encourager à fumer, notez bien. Tout le monde dit que c'est mauvais, le tabac.

- ???

- Il faudra que vous trouviez une solution pour vous arrêter,

- J'y arrive pas !

- et donc je disais que pour l'instant c'est peut-être pas le plus important. Vous avez le temps.

- Le temps...

 

C'est la dernière chose que je m'attendais à entendre. J'avais le temps : autre obsession. Combien de temps me reste-t-il à vivre ? Combien de semaines ? Je sais avec certitude que je vais mourir, et je me prépare à entendre le psy m'expliquer que de toute façon je vais crever, alors c'est pas la peine de me prendre la tête avec ces histoires de clopes. Mais non, il ne dit pas ça.

 

- D'abord il faut vous soigner, et vous ne pouvez pas tout faire en même temps.

- Oui mais il faut quand même que j'y pense, répondai-je d'une petite voix.

- Bien sûr. Mais il faut arrêter de vous rendre coupable. Il y a plein de raisons pour lesquelles un cancer se développe. Le tabac est un facteur parmi des tas d'autres facteurs. Et dans votre cas, ce que vous avez, vous, ce n'est pas à cause du tabac.

- Ah bon. On sait à cause de quoi ?

- Non, on sait pas.

- On sait pas ?

- On sait pas. Voici ma carte, si vous voulez me revoir. Je suis là tous les jours.

 

Je suis retournée dans ma chambre sans très bien savoir à quoi je pensais. J'ai attendu le soir pour redescendre fumer. Sur le trottoir, il y avait quelques patients, des ambulanciers attendant leur malade à transporter, des infirmières aussi. Personne ne regardait la cigarette de personne.

 

Quelques mois plus tard, je suis allée voir mon médecin traitant. Avec lui, j'avais un allié de taille. Dès notre première rencontre, il a voulu qu'on parle de mon tabagisme. C'est un anti-clopes forcené, le Dr S.

 

- Alors voilà, je fume toujours, j'arrive pas à arrêter et ça me mine.

- Avec tout ce qui vous tombe dessus, la cigarette vous aide à tenir.

- Oui je sais que je ne peux pas tout faire en même temps, mais maintenant que le traitement semble être efficace, il faut que je pense à arrêter.

- Si vous voulez, mais il n'y a pas urgence. Il faudra que vous soyiez en forme, et maintenant c'est trop tôt.

- Alors qu'est-ce que je fais ?

- Vous voyez quand vous vous sentez prête. Je vais vous prescrire du Champix, mais n'allez pas l'acheter maintenant. C'est juste pour que vous ayiez l'ordonnance quand vous en aurez besoin.

- Merci docteur.

 

Je n'ai toujours pas pris ma décision. Je fume aujourd'hui plus d'un paquet et demi par jour. Je n'ai pas de projets, je suis assise dans mon bureau du réveil au coucher, devant mon ordinateur. J'essaie de m'occuper, et je fume, je fume.

 

Je ne me sens plus coupable. Je me sens mal en regardant les paquets vides, froissés, qui s'accumulent devant mon écran. C'est un malaise auquel je ne veux toujours pas mettre un terme. Je pense que maintenant l'ordonnance du Dr S. n'est plus valable, il faudra que je retourne le voir pour qu'il m'en fasse une autre. Lui et le psy m'ont dit d'attendre le bon moment. Mais le bon moment n'arrive jamais.

 

Aujourd'hui, il n'y a pas de lien, ni de photo. Je ne trouve que des images ou des articles traitant du cancer du poumon. Rien à voir avec mon sujet.

Commentaires

Fumer aide à respirer, à vivre... C'est un symptôme en soi, pas une perversion, si l'on a besoin de fumer, c'est que cela répond à un manque à combler.
C'est une très bonne chose que tu ne culpabilises plus, car ça ne sert à rien. Si un jour tu localises ton besoin, le symptôme n'aura plus de raison d'être et disparaîtra (non sans coup de pouce, mais ce n'est pas l'essentiel).

Écrit par : Ardalia | 05/04/2010

Bonjour,
es tu toujours en vie?
as tu arrêté de fumer depuis?
Moi, je viens d'apprendre mon cancer du poumon metastasé au cerveau.
au début de la chimio, je ne fumais presque plus mais là, je n'en peux plus...
je fumes des cigarillos et je porte un patch de 21mg. je me sers aussi d'inalher de nicotine.
mais la douce fumée me manque, m'appelle.
fumer pendant la chimio.... ce n'est pas comme se foutre a poil en plein hiver avec la tuberculose?
amitiés
Gilles

Écrit par : gilles | 23/06/2013

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Écrit par : www.ocean-living.co.uk | 30/09/2013

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Les commentaires sont fermés.

 
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